Pour commencer, pourriez-vous nous présenter rapidement votre parcours ?
Dr Florian Maronnat : Titulaire d’un DESC de gériatrie, j’ai débuté ma carrière comme chef de clinique à l’hôpital Charles Foix de l’AP-HP, avant d’exercer pendant six ans comme médecin coordonnateur dans différents EHPAD d’Île-de-France. Aujourd’hui, je suis praticien hospitalier au CHU de Brest, où je travaille en court séjour gériatrique. Je suis également enseignant à la Faculté de médecine de Brest et, depuis peu, responsable du Centre Mémoire de Recherche et de Ressources. Dans ce cadre, je souhaite notamment développer la prévention, en particulier via le programme ICOPE, mais aussi travailler sur ce que l’on appelle la « dépendance iatrogène », c’est-à-dire la manière dont l’hôpital peut paradoxalement engendrer une perte d’autonomie, et comment nous pouvons limiter ces effets. Par ailleurs, je suis titulaire d’une thèse en informatique obtenue à l’Université Paris-Saclay, un travail qui m’a appris à dialoguer avec d’autres disciplines, ce qui m’aide aujourd’hui à mieux rapprocher les attentes des cliniciens et celles des ingénieurs.
Quelle place occupe aujourd’hui, selon vous, l’intelligence artificielle dans les EHPAD ?
L’intelligence artificielle n’est pas une nouveauté en EHPAD. Les logiciels métiers capables de générer des alertes constituent déjà une forme d’IA « primaire ». En réalité, il n’existe pas une seule IA, mais une diversité d’outils avec des niveaux de complexité et des usages très différents. Les attentes ne sont d’ailleurs pas les mêmes selon les structures : un CHU, qui mène des recherches sur une large population, n’a pas les mêmes besoins qu’un EHPAD accueillant quelques dizaines d’habitants. Comme pour toute technologie, le facteur déterminant reste l’appropriation par les professionnels et les résidents. Peu importe la sophistication de l’outil : sans adoption par les utilisateurs, il restera sous-utilisé, voire inutile. Aujourd’hui encore, dans de nombreux EHPAD, les logiciels métiers sont loin d’être exploités à leur plein potentiel. Certaines fonctionnalités sont peu connues et mal comprises, et l’intérêt même de la saisie de données n’est pas toujours perçu. Il y a donc un véritable enjeu d’acculturation, mais aussi d’adaptation des outils aux pratiques réelles : l’EHPAD ne peut pas devenir un terrain d’expérimentation technologique déconnecté du quotidien.
Qu’entendez-vous par là ?
Avant même de parler d’intelligence artificielle, il faut revenir à l’essentiel : à quoi sert-elle ? Une IA traite des données. Or, s’il n’y a pas de données, ou si elles sont mal recueillies, la technologie ne sert tout simplement à rien. Ces données proviennent du soin, du travail des équipes : ce sont les professionnels qui les saisissent manuellement. Il est donc indispensable de les sensibiliser à l’intérêt de ce recueil, et surtout de réfléchir en amont à ce qu’il est pertinent de collecter. L’objectif n’est pas de produire de la donnée pour la donnée, mais de produire de la donnée qui apportera un réel service.
Quelles seraient néanmoins les applications les plus utiles ?
L’IA peut avoir des applications intéressantes en EHPAD, notamment pour le suivi nutritionnel, la prévention des chutes ou encore l’analyse des transmissions. Elle pourrait également aider à valoriser des données déjà existantes mais aujourd’hui peu exploitées, comme le poids, les paramètres biologiques ou certains indicateurs cliniques. Dans un contexte marqué par une pénurie de professionnels, avec des difficultés de recrutement et parfois l’absence de médecins coordonnateurs, ces outils peuvent permettre de faire gagner du temps et d’améliorer le suivi. Mais, une fois de plus, cela suppose que les données soient correctement renseignées en amont. Sinon, l’IA tournera à vide. Il faut également s’interroger sur l’acceptabilité : certains dispositifs, par exemple ceux qui analysent les mouvements pour anticiper les chutes, posent des questions éthiques et réglementaires. L’accord des résidents, des familles et voire des autorités peuvent s’avérer indispensables.
Y a-t-il d’autres points de vigilance ?
Oui, notamment la question de la surcharge d’alertes. Trop d’alertes peuvent noyer les informations importantes et devenir contre-productives. Plusieurs travaux* ont montré que ce phénomène est un frein réel : la sur-sollicitation peut décourager les professionnels et les conduire à délaisser les outils. Il est donc essentiel de concevoir des solutions centrées sur les utilisateurs, en partant de leurs besoins réels. Cela suppose de travailler avec le terrain et non de plaquer des solutions toutes faites – d’autant que les besoins peuvent varier fortement d’un établissement à l’autre. Il faut aussi tenir compte du turnover important en EHPAD : les équipes changent régulièrement, avec des vacataires ou des remplaçants. Les outils doivent donc être simples, intuitifs et rapidement appropriables. Car, une fois de plus, on peut développer les meilleurs modèles d’IA ; s’ils ne sont pas utilisés, ils n’auront aucun impact.
D’autres technologies commencent à arriver en EHPAD, comme les robots. Quel regard y portez-vous ?
Certains robots existent en effet, mais ils restent encore peu utilisés dans les EHPAD français – probablement parce que les résidents actuels ne sont pas toujours à l’aise avec ces outils. Pour ma part, je reste très attaché à l’humanité des métiers de l’accompagnement et du soin. Un robot qui distribue les repas, par exemple, relève davantage du gadget que d’une réelle innovation utile. À l’inverse, les outils numériques les plus pertinents aujourd’hui sont souvent les plus simples : les smartphones et les tablettes. Ils permettent une vraie de mobilité et s’intègrent dans les pratiques quotidiennes, que ce soit pour le soin ou les tâches annexes comme la gestion des repas et du linge. On peut d’ailleurs regretter que les logiciels métiers soient encore trop peu développés en version mobile.
Si l’on devait résumer, quels seraient les principes majeurs d’utilisation de l’IA dans les EHPAD ?
L’IA ne doit pas être utilisée pour le simple plaisir de la technologie. Elle doit avoir un intérêt concret, être adaptée aux besoins des utilisateurs, et viser des applications pertinentes apportant une réelle valeur ajoutée. Elle doit également rester sous gouvernance humaine : il faut toujours quelqu’un pour définir les objectifs, interpréter les résultats et décider de son usage. À l’hôpital, l’IA a déjà trouvé sa place, notamment en imagerie ou pour l’analyse de grands volumes de données. Elle permet de déléguer certaines tâches simples et de libérer du temps médical. Cette évolution va probablement s’accélérer et modifiera, à terme, la manière même dont nous exercerons nos métiers. En EHPAD, l’IA peut soutenir les professionnels, mais elle ne doit en aucun cas se substituer à la relation humaine.
Le mot de la fin ?
L’intelligence artificielle en EHPAD ne doit pas être envisagée comme une fin en soi, mais comme un outil au service du soin et des personnes. Bien utilisée, elle peut contribuer à réhumaniser le travail des professionnels, en les libérant de certaines tâches chronophages ou répétitives, et leur redonnant du temps pour ce qui fait le cœur de leur métier – la présence, l’écoute et l’accompagnement. À l’inverse, si elle est déployée sans réflexion, de manière déconnectée du terrain ou centrée uniquement sur la performance technique, elle peut entraîner une forme de déshumanisation du soin, en réduisant les interactions à des flux de données et en éloignant les soignants des résidents. Tout l’enjeu est donc de trouver un juste équilibre : intégrer la technologie sans perdre de vue l’humain, faire en sorte que l’IA complète et soutienne le soin, mais sans remplacer ni déposséder les soignants de leur rôle. L’EHPAD doit rester un lieu de vie et de relations, où la technologie est un levier, et non un substitut, de la présence humaine.
* Rush JL, Ibrahim J, Saul K, Brodell RT. Improving Patient Safety by Combating Alert Fatigue. J Grad Med Educ. 2016 Oct;8(4):620-621. doi: 10.4300/JGME-D-16-00186.1. PMID: 27777683; PMCID: PMC5058605. // Abdellatif A, Bouaud J, Lafuente-Lafuente C, Belmin J, Séroussi B. Computerized Decision Support Systems for Nursing Homes: A Scoping Review. J Am Med Dir Assoc. 2021 May;22(5):984-994. doi: 10.1016/j.jamda.2021.01.080. Epub 2021 Feb 24. PMID: 33639117.
> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici
Dr Florian Maronnat : Titulaire d’un DESC de gériatrie, j’ai débuté ma carrière comme chef de clinique à l’hôpital Charles Foix de l’AP-HP, avant d’exercer pendant six ans comme médecin coordonnateur dans différents EHPAD d’Île-de-France. Aujourd’hui, je suis praticien hospitalier au CHU de Brest, où je travaille en court séjour gériatrique. Je suis également enseignant à la Faculté de médecine de Brest et, depuis peu, responsable du Centre Mémoire de Recherche et de Ressources. Dans ce cadre, je souhaite notamment développer la prévention, en particulier via le programme ICOPE, mais aussi travailler sur ce que l’on appelle la « dépendance iatrogène », c’est-à-dire la manière dont l’hôpital peut paradoxalement engendrer une perte d’autonomie, et comment nous pouvons limiter ces effets. Par ailleurs, je suis titulaire d’une thèse en informatique obtenue à l’Université Paris-Saclay, un travail qui m’a appris à dialoguer avec d’autres disciplines, ce qui m’aide aujourd’hui à mieux rapprocher les attentes des cliniciens et celles des ingénieurs.
Quelle place occupe aujourd’hui, selon vous, l’intelligence artificielle dans les EHPAD ?
L’intelligence artificielle n’est pas une nouveauté en EHPAD. Les logiciels métiers capables de générer des alertes constituent déjà une forme d’IA « primaire ». En réalité, il n’existe pas une seule IA, mais une diversité d’outils avec des niveaux de complexité et des usages très différents. Les attentes ne sont d’ailleurs pas les mêmes selon les structures : un CHU, qui mène des recherches sur une large population, n’a pas les mêmes besoins qu’un EHPAD accueillant quelques dizaines d’habitants. Comme pour toute technologie, le facteur déterminant reste l’appropriation par les professionnels et les résidents. Peu importe la sophistication de l’outil : sans adoption par les utilisateurs, il restera sous-utilisé, voire inutile. Aujourd’hui encore, dans de nombreux EHPAD, les logiciels métiers sont loin d’être exploités à leur plein potentiel. Certaines fonctionnalités sont peu connues et mal comprises, et l’intérêt même de la saisie de données n’est pas toujours perçu. Il y a donc un véritable enjeu d’acculturation, mais aussi d’adaptation des outils aux pratiques réelles : l’EHPAD ne peut pas devenir un terrain d’expérimentation technologique déconnecté du quotidien.
Qu’entendez-vous par là ?
Avant même de parler d’intelligence artificielle, il faut revenir à l’essentiel : à quoi sert-elle ? Une IA traite des données. Or, s’il n’y a pas de données, ou si elles sont mal recueillies, la technologie ne sert tout simplement à rien. Ces données proviennent du soin, du travail des équipes : ce sont les professionnels qui les saisissent manuellement. Il est donc indispensable de les sensibiliser à l’intérêt de ce recueil, et surtout de réfléchir en amont à ce qu’il est pertinent de collecter. L’objectif n’est pas de produire de la donnée pour la donnée, mais de produire de la donnée qui apportera un réel service.
Quelles seraient néanmoins les applications les plus utiles ?
L’IA peut avoir des applications intéressantes en EHPAD, notamment pour le suivi nutritionnel, la prévention des chutes ou encore l’analyse des transmissions. Elle pourrait également aider à valoriser des données déjà existantes mais aujourd’hui peu exploitées, comme le poids, les paramètres biologiques ou certains indicateurs cliniques. Dans un contexte marqué par une pénurie de professionnels, avec des difficultés de recrutement et parfois l’absence de médecins coordonnateurs, ces outils peuvent permettre de faire gagner du temps et d’améliorer le suivi. Mais, une fois de plus, cela suppose que les données soient correctement renseignées en amont. Sinon, l’IA tournera à vide. Il faut également s’interroger sur l’acceptabilité : certains dispositifs, par exemple ceux qui analysent les mouvements pour anticiper les chutes, posent des questions éthiques et réglementaires. L’accord des résidents, des familles et voire des autorités peuvent s’avérer indispensables.
Y a-t-il d’autres points de vigilance ?
Oui, notamment la question de la surcharge d’alertes. Trop d’alertes peuvent noyer les informations importantes et devenir contre-productives. Plusieurs travaux* ont montré que ce phénomène est un frein réel : la sur-sollicitation peut décourager les professionnels et les conduire à délaisser les outils. Il est donc essentiel de concevoir des solutions centrées sur les utilisateurs, en partant de leurs besoins réels. Cela suppose de travailler avec le terrain et non de plaquer des solutions toutes faites – d’autant que les besoins peuvent varier fortement d’un établissement à l’autre. Il faut aussi tenir compte du turnover important en EHPAD : les équipes changent régulièrement, avec des vacataires ou des remplaçants. Les outils doivent donc être simples, intuitifs et rapidement appropriables. Car, une fois de plus, on peut développer les meilleurs modèles d’IA ; s’ils ne sont pas utilisés, ils n’auront aucun impact.
D’autres technologies commencent à arriver en EHPAD, comme les robots. Quel regard y portez-vous ?
Certains robots existent en effet, mais ils restent encore peu utilisés dans les EHPAD français – probablement parce que les résidents actuels ne sont pas toujours à l’aise avec ces outils. Pour ma part, je reste très attaché à l’humanité des métiers de l’accompagnement et du soin. Un robot qui distribue les repas, par exemple, relève davantage du gadget que d’une réelle innovation utile. À l’inverse, les outils numériques les plus pertinents aujourd’hui sont souvent les plus simples : les smartphones et les tablettes. Ils permettent une vraie de mobilité et s’intègrent dans les pratiques quotidiennes, que ce soit pour le soin ou les tâches annexes comme la gestion des repas et du linge. On peut d’ailleurs regretter que les logiciels métiers soient encore trop peu développés en version mobile.
Si l’on devait résumer, quels seraient les principes majeurs d’utilisation de l’IA dans les EHPAD ?
L’IA ne doit pas être utilisée pour le simple plaisir de la technologie. Elle doit avoir un intérêt concret, être adaptée aux besoins des utilisateurs, et viser des applications pertinentes apportant une réelle valeur ajoutée. Elle doit également rester sous gouvernance humaine : il faut toujours quelqu’un pour définir les objectifs, interpréter les résultats et décider de son usage. À l’hôpital, l’IA a déjà trouvé sa place, notamment en imagerie ou pour l’analyse de grands volumes de données. Elle permet de déléguer certaines tâches simples et de libérer du temps médical. Cette évolution va probablement s’accélérer et modifiera, à terme, la manière même dont nous exercerons nos métiers. En EHPAD, l’IA peut soutenir les professionnels, mais elle ne doit en aucun cas se substituer à la relation humaine.
Le mot de la fin ?
L’intelligence artificielle en EHPAD ne doit pas être envisagée comme une fin en soi, mais comme un outil au service du soin et des personnes. Bien utilisée, elle peut contribuer à réhumaniser le travail des professionnels, en les libérant de certaines tâches chronophages ou répétitives, et leur redonnant du temps pour ce qui fait le cœur de leur métier – la présence, l’écoute et l’accompagnement. À l’inverse, si elle est déployée sans réflexion, de manière déconnectée du terrain ou centrée uniquement sur la performance technique, elle peut entraîner une forme de déshumanisation du soin, en réduisant les interactions à des flux de données et en éloignant les soignants des résidents. Tout l’enjeu est donc de trouver un juste équilibre : intégrer la technologie sans perdre de vue l’humain, faire en sorte que l’IA complète et soutienne le soin, mais sans remplacer ni déposséder les soignants de leur rôle. L’EHPAD doit rester un lieu de vie et de relations, où la technologie est un levier, et non un substitut, de la présence humaine.
* Rush JL, Ibrahim J, Saul K, Brodell RT. Improving Patient Safety by Combating Alert Fatigue. J Grad Med Educ. 2016 Oct;8(4):620-621. doi: 10.4300/JGME-D-16-00186.1. PMID: 27777683; PMCID: PMC5058605. // Abdellatif A, Bouaud J, Lafuente-Lafuente C, Belmin J, Séroussi B. Computerized Decision Support Systems for Nursing Homes: A Scoping Review. J Am Med Dir Assoc. 2021 May;22(5):984-994. doi: 10.1016/j.jamda.2021.01.080. Epub 2021 Feb 24. PMID: 33639117.
> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici